kapelusze-z-glow-panowie-3

Le philosophe Alain, dans ses écrits sur Balzac, considérait Le Lys dans la vallée comme un des plus beaux romans de la langue française. Ce roman d’amour fait écho à la Princesse de Clèves : dans chacun des deux livres, l’héroïne ne cédera pas à l’amour charnel. Car l’amour se conçoit ici selon la tradition philosophique dualiste du corps et de l’âme : « L’homme est composé de matière et d’esprit ; l’animalité vient aboutir en lui, et l’ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés : un amour charnel et un amour divin » écrit Balzac qui révèle ainsi le véritable dilemme que va éprouver la comtesse de Mortsauf, une jeune femme mariée proche de la trentaine, vertueuse et pleine de cœur.
Félix de Vandenesse lui, a vingt ans, et ne connaît que les railleries de ses anciens camarades et les persécutions de son frère et de ses deux sœurs. Il baigne dans la solitude, la rêverie et la lecture. La première rencontre avec la comtesse est une révélation physique, il l’aperçoit tout d’abord de dos, et s’approchant de ce corps qui appelle l’amour, il s’étonne de couvrir de baisers les épaules dénudées de cette belle inconnue. Première irruption du sentiment le plus vif pour un homme, immédiateté de l’amour dont rien ne l’avait préparé. La comtesse quant à elle, préfère refouler son désir et propose une sorte de contrat platonique, un amour courtois entre elle et Félix qui va se conformer avec délices aux exigences de ce rôle. Il offre quotidiennement à la comtesse des bouquets de fleurs qu’il confectionne avec soin, autant de symboles qui miment l’éclat de son désir réprimandé.

kapelusze-z-glow-panowie-2

Mais bientôt la comtesse ne peut manquer d’éprouver l’erreur de croire qu’elle arriverait aisément à dissimuler la force de son désir, et l’illusion que représente l’amour platonique. Elle est même piquée au vif lorsqu’elle apprend que Félix à Paris découvre la volupté dans les bras d’une Lady anglaise peu farouche. Elle qui bride ses élans, au nom de la religion et du mariage, qui refuse d’être la énième femme qui cède et qui commet l’adultère, se devine un tempérament ardent et passionné : le corps finalement ne peut être victorieusement dompté, conclut-elle. Ce corps qu’elle voulait maîtriser et qui ne devait pas la trahir, devient furie. Plus d’accommodements avec le Ciel, plus d’amour courtois : « Je veux vivre ! Je veux Félix » confesse-t-elle, le feu sur les lèvres. C’est dans une lettre posthume adressée à Félix qu’elle révèle les images la poursuivant impitoyablement, le souvenir des jours, des moments, des lieux témoins de son délire. La comtesse, en faisant le choix de renoncer au bonheur terrestre, en réprimant ce désir et cette sensualité qu’elle ressentait pour Félix, est tombée dans la folie, dans un tourment léthifère.
Elle a tenté de sublimer son amour, de le purifier, d’en faire un amour mystique qui ferait taire la voix des sens, mais contre toute attente, c’est précisément cet amour, cette révolte du désir et du corps, cette pléthore de vie qui ne demande qu’à s’écouler, qui la courbe et qui la fait plier de toute sa force et de toute sa douleur. On se plaît sans doute à croire que l’amour ajoute de la perfection à notre âme, que l’amour nous élève. De même, la comtesse se représentait l’idéal d’un amour purifié et désintéressé, mais ses aveux dans les dernières pages du roman, montre que dans l’amour, elle ne s’appartient plus. Elle est un être habité dans sa chair, car l’amour fait d’abord de nous des êtres habités, et non pas des êtres parfaits ou idéaux. En refusant de se laisser aller aux caprices du corps et du désir, la comtesse incarne cette volonté drastique de séparer le corps et l’esprit. Elle rêvait en fait d’un amour parfait, pur et sans sexualité, un amour céleste plutôt que terrestre. Mais elle finit par découvrir que l’amour coïncide avec la chair. Dans l’amour, le corps comme consistance qui demeure en deçà de l’esprit, est avant tout un corps aimant et donc un corps sensible, prisonnier de sa passion. Un corps qui ne peut qu’aimer et souffrir.

marcela paniakk
Le dénouement du Lys dans la vallée est tragique, non seulement en raison de l’agonie de la comtesse, mais également parce qu’il exprime cette lutte à mort entre le Ciel et la terre. Morte comme une sainte, la comtesse n’aura pas trahi son mari, elle meurt toutefois le cœur frustré de ne pas avoir assez vécu : « Quand j’ai bien su que j’étais aimée autant que je vous aimais moi-même et que je n’étais trahie que par la nature et non par votre pensée, j’ai voulu vivre… et il n’était plus temps. » Cruelle désillusion quand elle s’aperçoit que son amour ne peut être sublimé, qu’il reste irrémédiablement bloqué à l’étape inférieur.
C’est peut-être la leçon à tirer du roman : l’homme, même le plus dévot, reste toujours prisonnier de sa corporéité et de sa passion, il est avant tout un corps qui aime et qui souffre. L’amour, loin de nous élever, s’identifie et s’articule aux affects que rencontre le corps dans sa dimension la plus basse, la plus violente et la plus quotidienne. Il y à là au fond quelque chose de dérangeant et de pénible : cette idée triste que l’amour ne nous perfectionne pas et ne nous surpasse pas. Au contraire, « l’amour me tue » écrivait Cavalcanti, poète florentin du XIIIe siècle sous l’influence de la pensée averroïste selon laquelle l’intellect est séparé du corps. Ce qui caractérise un homme, ce n’est donc pas l’âme intellectuelle ni sa capacité de penser, mais l’âme sensitive qui a trait avec le corps. Et l’amour qui se rattache précisément à l’âme sensitive, ne saurait surpasser l’être qui aime.

On est loin du discours de Diotime dans Le banquet. Curieux – au passage – que ce soit la seule femme à apparaître dans les dialogues de Platon, qui initie Socrate aux mystères de l’amour. Il existe un lien secret qui unit selon elle eros et logos. On ne peut penser froidement, ni sans être affecté par quelqu’un d’autre en soi. Le parcours est charnel et érotique. On aime d’abord un corps, puis on trouve de la beauté dans chaque corps jusqu’à se hisser à l’Idée de la beauté. C’est une véritable sublimation de l’eros qui sous-entend que de lui-même le désir peut monter du sensible vers l’intelligible. Aussi l’amant, en présence de l’aimé qui émeut sa chair, mais aussi bien plus que sa chair, commence-t-il par engendrer de beaux discours, dans un élan qui va le porter à sa plus haute satisfaction. Le corps, l’érotisme, l’amour et la pensée ne peuvent en être séparés.

marcela paniakphotographie : Marcela Paniak

Claude Sautet

10505204

 

Cette mélodie du banal, du quotidien qu’on n’entend plus, Claude Sautet nous apprend à la réécouter. De la même manière, personne ne s’intéresse vraiment à une simple chaise de bois, mais voilà que peinte par Van Gogh, elle devient admirable.
Claude Sautet, lui, peint merveilleusement bien la vie dans son éclat et sa fragilité. Il donne à voir ce qu’elle a de provisoire : ces instants de bonheur précaires et en même temps si précieux, les tumultes du cœur…Tout est périssable, rien ne dure et c’est ce qui en fait le charme.
Claude Sautet ne se fait pas non plus le chantre de l’amour ou de l’amitié heureux. Il n’y a qu’à voir Stéphane dans Un cœur en hiver qui explique avec le plus grand détachement que l’amitié ne s’applique pas à Maxime et à lui-même, qu’il serait même plus juste de parler d’un intérêt de chacun bien compris, d’un accord tacite entre deux associés.
Mais n’est-ce pas un peu comme dans la vie ? Il y a des êtres que l’on voit sans cesse, même si l’on n’a pas de grands rapports, des visages qui filent sans même qu’on prenne le temps de s’y attarder, d’autres qu’on rencontre, qui correspondent à un besoin de renouvellement personnel, qui insufflent un certain engouement, une amitié vive mais passagère, d’autres au contraire qui s’éteignent et qui disparaissent très vite, ceux enfin qui restent, ces amis avec qui on aime à penser qu’on a tout vécu.

A vrai dire, le réconfort des fins heureuses qui rassure le spectateur, ne trouve pas vraiment de place dans les films de Sautet. Dans Les choses de la vie, des moments de bonheur, comme la fraîcheur de l’instant où Hélène et Pierre se retrouvent sur une route de campagne à bicyclette, sont distillés le long du film, nous rappelant au passage la beauté de cette courte joie, de ce bonheur sans arrière-pensée qui contraste avec les moments de doute et d’abattement qui viendront plus tard. Claude Sautet réussit à calquer dans ses films la manière d’être de l’existence elle-même, chaque matin recommencée, parfois exaltante ou décevante.

nelly-et-monsieur-arnaud-03-g

Le dernier film de Sautet, Nelly et M.Arnaud repose entièrement sur un non-dit. Une relation entre un homme âgé, et une jolie jeune femme, et tout de suite entre eux, une affinité élective éclot. Il ne s’agit pas de se reconnaître dans l’autre, ni même de partager des engagements ou des valeurs communes, leur relation va bien au-delà de tout ça. C’est une sorte de connivence qui se passe de paroles et de mots pour jauger l’autre.

M.Arnaud qui pensait ne plus rien attendre de la vie, retrouve avec Nelly une soudaine brûlure qui va en augmentant, alors il ne parle pas, il verrouille son cœur parce qu’il ne peut pas faire autrement, c’est trop tard. Il aurait fallu des années de moins, se dit-il, il aurait fallu surtout avoir encore l’imprudence de la jeunesse, celle qui excuse tout. Lorsqu’il s’assoit à côté d’elle endormie dans son lit, il peut à peine l’effleurer, sa caresse se promène sur son dos sans vraiment la toucher jusqu’à ce qu’elle se réveille, qu’elle lui prenne elle-même la main, et se rendorme aussitôt.
Sa femme revient le lendemain, et c’est comme une aubaine pour M.Arnaud. La tentation de fuir est bien là et il la saisit comme un ultime refus de vivre. Alors il serre Nelly une dernière fois dans ses bras et pendant une seconde, il accorde une minuscule, une infime concession à ce qu’il n’a jamais osé exprimer.
Naïvement presque, on pourrait s’amuser à dire que la vie c’est « du compliqué », et on aurait peut-être pas tort. Il y a les amis bien sûr, mais il y a surtout la part d’ombre qui est en chacun. Nos émotions, nos sentiments, nos désirs, nos espoirs, nos renoncements, nos amours, nos échecs… Les choses de la vie ne sont pas si simples qu’on le croit, ou qu’on veut le faire croire. Et les faiblesses des gens, leurs imperfections, leur lâcheté même, cela compte autant que leur apparence de solidité.