Claude Sautet

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Cette mélodie du banal, du quotidien qu’on n’entend plus, Claude Sautet nous apprend à la réécouter. De la même manière, personne ne s’intéresse vraiment à une simple chaise de bois, mais voilà que peinte par Van Gogh, elle devient admirable.
Claude Sautet, lui, peint merveilleusement bien la vie dans son éclat et sa fragilité. Il donne à voir ce qu’elle a de provisoire : ces instants de bonheur précaires et en même temps si précieux, les tumultes du cœur…Tout est périssable, rien ne dure et c’est ce qui en fait le charme.
Claude Sautet ne se fait pas non plus le chantre de l’amour ou de l’amitié heureux. Il n’y a qu’à voir Stéphane dans Un cœur en hiver qui explique avec le plus grand détachement que l’amitié ne s’applique pas à Maxime et à lui-même, qu’il serait même plus juste de parler d’un intérêt de chacun bien compris, d’un accord tacite entre deux associés.
Mais n’est-ce pas un peu comme dans la vie ? Il y a des êtres que l’on voit sans cesse, même si l’on n’a pas de grands rapports, des visages qui filent sans même qu’on prenne le temps de s’y attarder, d’autres qu’on rencontre, qui correspondent à un besoin de renouvellement personnel, qui insufflent un certain engouement, une amitié vive mais passagère, d’autres au contraire qui s’éteignent et qui disparaissent très vite, ceux enfin qui restent, ces amis avec qui on aime à penser qu’on a tout vécu.

A vrai dire, le réconfort des fins heureuses qui rassure le spectateur, ne trouve pas vraiment de place dans les films de Sautet. Dans Les choses de la vie, des moments de bonheur, comme la fraîcheur de l’instant où Hélène et Pierre se retrouvent sur une route de campagne à bicyclette, sont distillés le long du film, nous rappelant au passage la beauté de cette courte joie, de ce bonheur sans arrière-pensée qui contraste avec les moments de doute et d’abattement qui viendront plus tard. Claude Sautet réussit à calquer dans ses films la manière d’être de l’existence elle-même, chaque matin recommencée, parfois exaltante ou décevante.

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Le dernier film de Sautet, Nelly et M.Arnaud repose entièrement sur un non-dit. Une relation entre un homme âgé, et une jolie jeune femme, et tout de suite entre eux, une affinité élective éclot. Il ne s’agit pas de se reconnaître dans l’autre, ni même de partager des engagements ou des valeurs communes, leur relation va bien au-delà de tout ça. C’est une sorte de connivence qui se passe de paroles et de mots pour jauger l’autre.

M.Arnaud qui pensait ne plus rien attendre de la vie, retrouve avec Nelly une soudaine brûlure qui va en augmentant, alors il ne parle pas, il verrouille son cœur parce qu’il ne peut pas faire autrement, c’est trop tard. Il aurait fallu des années de moins, se dit-il, il aurait fallu surtout avoir encore l’imprudence de la jeunesse, celle qui excuse tout. Lorsqu’il s’assoit à côté d’elle endormie dans son lit, il peut à peine l’effleurer, sa caresse se promène sur son dos sans vraiment la toucher jusqu’à ce qu’elle se réveille, qu’elle lui prenne elle-même la main, et se rendorme aussitôt.
Sa femme revient le lendemain, et c’est comme une aubaine pour M.Arnaud. La tentation de fuir est bien là et il la saisit comme un ultime refus de vivre. Alors il serre Nelly une dernière fois dans ses bras et pendant une seconde, il accorde une minuscule, une infime concession à ce qu’il n’a jamais osé exprimer.
Naïvement presque, on pourrait s’amuser à dire que la vie c’est « du compliqué », et on aurait peut-être pas tort. Il y a les amis bien sûr, mais il y a surtout la part d’ombre qui est en chacun. Nos émotions, nos sentiments, nos désirs, nos espoirs, nos renoncements, nos amours, nos échecs… Les choses de la vie ne sont pas si simples qu’on le croit, ou qu’on veut le faire croire. Et les faiblesses des gens, leurs imperfections, leur lâcheté même, cela compte autant que leur apparence de solidité.